En début d’année, j’ai tenté : j’ai soumis Terre d’un jour à plusieurs prix, notamment le Prix des Auteurrices Tardigrades (PAT) organisé par TataNexua.

Le prix comportait plusieurs étapes, dont l’une consistait à présenter un personnage :
« Parlez d’un personnage ou de deux personnages que vous aimeriez mettre en avant. (…)
Pour mettre en avant le personnage, vous avez le choix : iel récite son histoire, iel participe à une interview, iel écrit un journal, c’est un concours, faites bouillir votre imagination :). Merci de limiter votre réponse à 1000 mots maximum (≈ 6000 caractères).
 » disait la consigne.

J’ai choisi le personnage de Julia. C’est par elle que le livre commence, ce qui donne l’impression qu’elle pourrait effectivement être le personnage principal, même si dans les faits, il n’y a pas vraiment de personnage principal.
TataNexua en a fait une lecture dans le cadre du PAT, vous pouvez la retrouver ici.

Maintenant que je relis ma présentation, plusieurs semaines plus tard, je me demande si j’ai vraiment répondu à la consigne !
En tout cas, j’ai trouvé cette étape originale et j’ai pris plaisir à la rédiger.
Si j’ai pris un peu trop de libertés sur cette présentation de personnage, cela a semblé plaire aux membres du jury du PAT, puisqu’elle a fait partie des 7 coups de cœur de cette étape du prix.


Que vous ayez lu ou non Terre d’un jour, vous pouvez (re)découvrir Julia dans sa lettre à Isaac. Pas de spoiler en vue.

élément décoratif vague

Cher Isaac,

Sans surprise, tu n’as pas répondu à mes précédents courriers. Je comprends. Comment pourrais-tu répondre à une lettre que je n’écris que dans ma tête, faute de papier et de crayon. Mais si tu recevais mes lettres et que tu envisageais d’y répondre, que m’écrirais-tu ? « Chère Julia, je te remercie pour les courriers que tu m’as adressés, mais… Pourquoi ? Pourquoi m’écrire alors que nous ne nous connaissons pas ? ». Cette question me semblerait justifiée.

Pourquoi t’écrire à toi ? Déjà, parce que tu es l’auteur de mes romans favoris. Certes, nous n’avons plus beaucoup de livres, mais « Terre et Fondation » est mon préféré. Et puis, tu portes le même prénom que mon arrière-arrière-grand-père, et chez nous, les histoires de familles, la filiation, tout ça, ça a beaucoup d’importance.

Nous ne nous connaissons pas ? Qu’à cela ne tienne !

Je t’ai déjà dit que je m’appelais Julia Tereos, que j’avais 20 ans et que j’habitais sur TeDi (« Terra Diei » en entier), une planète très loin de la tienne. Mes arrières-arrières-grands-parents sont arrivés sur TeDi il y a 120 ans à bord d’un vaisseau spatial endommagé. Ils ont réussi à s’y poser mais pas à en repartir. Il y avait 41 voyageurs, dont mon arrière-grand-père, Terry Tereos, qui était bébé (il était né durant le voyage, dans le vaisseau).

Je pourrais te raconter sans problème toute l’histoire du vaisseau, de l’atterrissage, de mes ancêtres et des autres voyageurs, car mon père tient à ce que nous la connaissions tous par cœur. Ma mère, mes sœurs, mes neveux et moi sommes capables de réciter en détails tous les évènements marquants, tous les exploits que ces gens avant nous ont réalisés (comme par exemple mon grand-père qui a sauvé le village lors de l’épisode de la Tempête !). Nous connaissons précisément les noms et prénoms des 41 voyageurs qui ont débarqués sur TeDi ainsi que ceux de tous leurs descendants.
Parfois, je me demande quel est l’intérêt de retenir ces noms et prénoms de gens sur lesquels je ne peux pas mettre de visages, que je suis incapable de distinguer les uns des autres autrement que par leur filiation et leur patronyme. Mais mon père pense que c’est important alors… Et encore, quand je dis « important », c’est un mot bien faible. C’est sa raison de vivre, en fait, de « transmettre notre histoire ». Sur le principe, je crois que je comprends l’idée, mais mon père refuse de voir les choses en face : la vie humaine sur TeDi arrive à son terme. Nous ne sommes plus que 7, et mes deux jeunes neveux, Arthur et Baptiste, seront les derniers. J’ai beau connaître notre histoire par cœur, je n’aurai personne à qui la raconter.

Je pourrais profiter de cette lettre pour te la raconter à toi, mais ce serait trop long. La fin d’après-midi approche et je vais devoir aller aider ma mère et mes sœurs. Nous avons de gros problèmes d’eau sur cette planète, et il faut travailler dur pour maintenir un semblant de verger et de potager. C’est d’ailleurs très frustrant, car nous vivons sur une île et sommes donc entourés d’eau ! TeDi elle-même est entièrement recouverte d’eau ! « Comment peux-tu le savoir ? » pourrais-tu me demander. « Comment peux-tu savoir qu’il n’y a pas d’autres îles sur ta planète ? ». Eh bien déjà, grâce à l’histoire transmise de génération en génération : nos ancêtres, lorsqu’ils étaient à bord du vaisseau, ont fait ce constat. Et puis je le constate moi-même, quand je libère mon esprit et qu’il s’envole très loin au-dessus de notre île. Tu n’es pas obligé de me croire, car apparemment c’est assez exceptionnel, mais je suis capable de projeter mon esprit en-dehors de mon corps. Je ne sais pas expliquer comment je fais, ce n’est pas quelque chose que j’ai appris à faire. C’est une capacité que j’ai depuis que je suis petite. Mon esprit s’allège, se détache, flotte. Grâce à cette capacité, je peux voler juste au ras de la mer, ou au contraire au-dessus des maisons du village, ou encore très haut dans le ciel. Cela me permet de voir très très loin, et je peux t’assurer qu’il n’y a pas d’autre île sur cette planète. Juste celle-ci, avec un seul village, une plaine, puis une immense forêt qu’on appelle « Le Bois d’Arc ». Le Bois d’Arc me terrifie encore. Pendant 116 ans il a abrité nos pires ennemis. Les seuls ennemis, même, qui aient existé sur TeDi. Mes ancêtres ont lutté durement contre eux, certains y ont perdu la vie… Mais je ne veux pas parler de cet épisode de notre histoire. Il est beaucoup trop douloureux. Alors que je t’écris dans l’espoir de ne plus ressasser des idées tristes, me voilà qui commence à te les énumérer !

Crois-le ou non, mais petite, j’étais une enfant joyeuse et curieuse. J’avais plein d’amis, je m’entendais avec tout le monde. Et puis les malheurs se sont enchaînés, et s’ils m’ont laissé une forme de curiosité, ils m’ont dépossédée de ma joie de vivre. Il n’y a qu’avec Arthur et Baptiste que je trouve encore de vrais moments de bonheur. Ils sont suffisamment jeunes pour ne pas avoir été impactés par les souffrances des dernières années. Ils ont très peu de souvenirs de la vie d’avant, avant que nous ne soyons plus que 7. Pour eux, c’est comme s’il n’y avait toujours eu que nous, et uniquement nous, la famille Tereos. Ils ne se rendent pas compte de ce à côté de quoi ils sont passés. Ils ne sont pas tristes. Ils n’ont pas peur du Bois d’Arc, ils rient, ils chérissent notre histoire, ils remplissent leurs corvées comme un jeu… En parlant de ça, je crains que ce ne soit l’heure des miennes, de corvées.

La prochaine fois, tu sauras pourquoi c’est à toi que j’adresse mes missives imaginaires.

Bien à toi,

Julia

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