Voici donc la seconde partie de ma nouvelle recalée.
Si vous avez raté la première partie, c’est ici (ce serait dommage de commencer par la fin).

Les jours étaient passés, le bruit était resté.
Rien de nouveau. J’étais partie en vacances.
Et nous voilà donc, enfin, au temps présent : retour de vacances et discussion avec Suzanne :
– Il est toujours là.
– Qui ça ?
– Ben, tu sais… Le Bruit…
Nous lui mettons désormais des majuscules parce qu’il a pris une telle place dans la vie de la résidence que nous parlons de lui comme d’une personne qui pourrait être physiquement présente.
Et effectivement, il est toujours là. Mais il a changé…
Les coups que nous n’entendions que la nuit retentissent maintenant en journée, de plus en plus fréquemment. Et surtout, de plus en plus fort… Tout le monde y va de son hypothèse sur sa localisation. Personnellement, j’opte pour la tuyauterie de la salle de bain. Ce n’est pas hyper énigmatique, ça manque de fantastique, mais ça me semble plausible.
Notre conseil de guerre a au moins réussi à établir que ça ne peut pas être quelqu’un qui tape : cela ne se répercuterait pas ainsi dans trois colonnes ! Pourtant, quelques dames un peu têtues restent persuadées que c’est leur voisine du dessus qui est à l’origine des coups. Alors, comme Chantal, pour la faire taire, elles tapent à leur tour sur le mur, le plafond ou encore les tuyaux de radiateurs. Ces gestes agacés se répercutent à leur tour dans les colonnes 7, 8 et 9. S’ensuit un terrible cercle vicieux dans lequel les dames qui n’avaient jusqu’à présent pas réagi au Bruit primitif, exaspérées par leurs voisines, y vont également de leurs coups et contrecoups. Inutile de vous décrire le concert de « boum boum » et « gling gling » qui retentit certains soirs… sans jamais avoir l’effet escompté : Le Bruit ne se tait pas.
« Rien de bien méchant, tout ça, nous a-t-on un jour patiemment répondu, juste un problème dans la tuyauterie ».
Je ne peux qu’être d’accord sur le principe, puisqu’il s’agit de mon hypothèse ! Cependant, l’affaire n’est pas si simple.
Déjà, la batucada qui anime régulièrement la résidence a pris tellement d’ampleur que l’histoire est remontée jusqu’à la directrice. On peut donc dire que ça a finalement fait grand bruit ! Elle nous a reçues, Anaïs et moi, dans son bureau rouge, pour tenter de nous convaincre que tout ceci n’était pas bien grave. Nous sommes ressorties dépitée qu’elle n’y mette pas du sien pour faire avancer l’enquête. Elle dispose de moyens que nous n’avons pas ! Bon, peut-être a-t-elle aussi à traiter des affaires plus urgentes que nous n’avons pas non plus… C’était sans compter sur la ténacité de l’âge. Et sur le fait que pour plusieurs dames, Le Bruit, lui, est bien l’affaire la plus importante du moment ! Insidieusement, mais presque quotidiennement, Le Bruit s’est imposé au sein du bureau rouge. Il y a fait presque autant de brouhaha que dans la colonne 8 ! Au point que la directrice a fini par prendre des mesures.
Et c’est là que l’affaire devient encore plus mystérieuse.
« Rien de bien méchant, juste un problème dans la tuyauterie » ?
Ouais, c’est ce qu’on croyait aussi. Sauf que pour l’instant, personne n’a su le réparer, ce problème.
Dans notre QG, avec Suzanne, Paulette, Mme C., Anaïs et Claire, nous persistons dans notre collecte de témoignages et suivons les nouvelles quasiment au jour le jour.
– Il y a un technicien de la ville qui est venu inspecter les tuyaux hier et avant-hier, nous informe Suzanne.
– Et alors ? s’enquiert Claire.
– Apparemment, il n’a rien trouvé.
– J’ai entendu dire que ce matin ils étaient montés sur le toit, à tout hasard, indique Mme C.
Nous restons un instant abasourdies par l’ampleur qu’a pris l’affaire, pas bien sûres de la fiabilité du renseignement.
– Qui vous a dit ça ? se méfie Anaïs.
– Mme V., ma voisine de table à midi.
Anaïs me lance un coup d’œil. Je confirme d’un signe de tête qu’il faudra vérifier cette source d’information.
– Et alors ? répète Claire.
Mme C. soupire, désolée :
– Je n’en sais pas plus.
– On va bien voir ce soir et cette nuit si Le Bruit est toujours là, fait remarquer Paulette.
Il est toujours là. Ces interventions n’ont rien changé à la situation.
Après avoir pris des renseignements auprès de sources sûres, Anaïs a confirmé qu’il y avait bien eu des techniciens sur le toit, mais était-ce vraiment pour Le Bruit ou faisaient-ils autre chose… ?
Toujours est-il que si l’entrée en scène des professionnels était censée nous rassurer, c’est un échec ! Comment faire abstraction, désormais, des portes automatiques qui parfois ne s’ouvrent que pour laisser passer un courant d’air ? Ou des deux fauteuils du hall d’accueil qui de temps en temps poussent des soupirs las sans que personne ne s’y soit assis ? Ou encore de Founotte qui s’installe dans un des placards pour pleurer ?
Founotte, c’est mon chat femelle (comme dit un pote qui n’assume pas de dire « ma chatte »). Elle tient son nom d’un des quartiers de la ville, alors qu’elle n’est absolument pas originaire de la région. Elle est arrivée avec moi aux Pivoines il y a 2 ans. Pas difficile, elle s’est bien adaptée au 30 m2, monte régulièrement sur le rebord de la fenêtre large de dix centimètres (je rappelle que nous sommes au huitième étage !) et ne se gêne pas pour montrer son mécontentement quand j’invite les voisins et voisines : elle n’aime pas que l’on fasse trop de bruit, et surtout, qu’on éclate de rire trop fort.
L’autre jour, j’étais du côté cuisine du studio quand soudain, j’ai entendu des miaulements à fendre le cœur. Ils venaient du placard mural, dans l’entrée. Je me suis précipitée, persuadée d’avoir enfermée Founotte par mégarde, me sentant déjà coupable. Dix pas vifs ont suffi à m’amener dans l’entrée… pour constater que la porte du placard était grande ouverte. Assise au milieu des pulls désormais pleins de poils, Founotte m’a observé un instant, surprise de mon arrivée un peu brusque. Puis elle a regardé autour d’elle et a repris ses miaulements plaintifs.
– Et ben, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Elle m’a jeté un nouveau coup d’œil, histoire de montrer qu’elle avait bien compris que je m’adressais à elle, a étudié de nouveau l’intérieur des étagères et s’est remise à pleurer.
Je l’ai étudiée (de loin, car Founotte, on ne la manipule pas comme on veut) pour estimer si elle avait mal quelque part, mais ce n’était clairement pas le cas.
Je l’ai questionnée, mais impossible d’en tirer une explication concrète. Finalement, elle a quitté le placard pour avaler quelques croquettes.
Les jours suivants, elle a réitéré sa complainte, de façon irrégulière.
Avec tous ces éléments en main, le conseil de guerre a eu tôt fait de tirer les conclusions qui s’imposent.
Mme C., qui habite la résidence depuis 20 ans, se résigne (un peu vite à mon avis) à mettre son pragmatisme de côté :
– Il y a sûrement un esprit.
Paulette qui, rappelons-le, nous a fourni la description de la jambe de bois, confirme :
– Oui, quelqu’un qui serait mort en réparant la tuyauterie.
Suzanne émet d’autres hypothèses mais reste dans le ton :
– Ou une résidente tombée dans la colonne.
Se tournant vers moi, elle ajoute :
– Et peut-être qu’un chat est mort dans ton placard et que Founotte sent encore sa présence.
J’ai oublié de préciser que cette discussion se déroule dans le plus grand sérieux, autour d’une crème liégeois. Je suis probablement la seule autour de la table à prendre soudainement conscience de l’étrangeté de la situation.
Pas bien sûre de vouloir rebondir sur l’hypothèse du spiritisme, je plaisante :
– En tout cas, y’a de quoi écrire une histoire !
Mme C., qui sait que j’écris des romans, enchaîne aussitôt :
– Vous pourrez l’écrire ?
Je lui souris :
– Seulement si vous me la dictez…
Cela fait plus d’un mois que Le Bruit a élu domicile au sein de la résidence. Il réussit à faire parler de lui sans que personne ne l’ait jamais vu, localisé ou identifié. D’où vient-il ? Comment le déloger ?
Je rentre de ma journée de stage. Je descends du tram, à l’arrêt juste en face des Pivoines. Je traverse le parking plein des dizaines de voitures des centaines de logements des immeubles voisins. Je passe la première double-porte automatique, jette un coup d’œil à la brouette. En ce moment, elle expose ses pensées aux yeux de tous. Jaunes et violettes. Je franchis la seconde double-porte, lance un joyeux « bonjour » à Saliah derrière son comptoir. Le bureau rouge est fermé. Soit la directrice est absente, soit il ne faut pas la déranger. Je glisse un regard dans le salon. Tous les fauteuils sont occupés, les dames me saluent avec de grands sourires : « Ah, la voilà qui rentre ! » ; « Ça a été ta journée ? » ; « Bien, et vous ? ». Parfois je m’installe avec elles pour discuter un peu, mais aujourd’hui j’ai plutôt envie de rentrer. Je leur souhaite une bonne fin de journée. J’ai à peine le temps de finir ma phrase que Suzanne, assise avec les autres, bondit de son fauteuil pour remonter avec moi.
– Comment ça va ? me redemande-t-elle en guettant sur mon visage un signe que ça n’irait pas.
Elle repose la question car elle sait très bien qu’avec les autres dames, je réponds toujours oui, mais que seule à seule avec elle, parfois, je réponds bof. Mais là, ça va vraiment.
– Bien, et toi Suzanne ?
La porte de l’ascenseur s’ouvre, nous montons.
– Oui, bien aussi. Dis, tu as eu du monde chez toi hier ? Il y a un jeune homme qu’on ne connait pas qui est passé dans le hall…
Je souris. Cela fait 2 ans que nous nous connaissons, je la vois arriver à des kilomètres :
– Suzanne, tu prêches le faux pour savoir le vrai !
Elle sourit à son tour, n’essaie même pas de nier :
– J’essaie au cas où !
La porte s’ouvre à son étage. Suzanne la laisse se refermer sans descendre pendant que je la rassure :
– Ne t’inquiète pas, tu seras la première prévenue s’il se passe quoi que ce soit dans ma vie sentimentale.
– Bien.
Nous reprenons notre ascension. Suzanne change de ton. Plus confidentiel, plus sérieux, je reconnais la note du Bruit :
– Et sinon, tu as des nouvelles de ta cousine ?
Je fronce les sourcils. La dernière fois que nous avons évoqué Le Bruit, j’ai dit en plaisantant que j’allais appeler ma cousine Raya à la rescousse. Elle est actuellement en train de développer ses compétences en chamanisme et d’apprendre l’islandais. « Dans des circonstances pareilles, ça peut servir ! » avais-je lancé sans réfléchir.
La porte s’ouvre au huitième. Je descends de l’ascenseur :
– Pas encore. Pourquoi ?
Suzanne me suit :
– S’il y a un esprit ici, il faut faire quelque chose. L’ascenseur s’est bloqué ce week-end. Avec Mme V. et la Raymonde dedans.
– Elles vont bien ?
– Oui, mais elles ont été bloquées bien une heure !
Je jette un coup d’œil anxieux à l’appareil, dont le ronronnement indique qu’il a tranquillement débuté sa descente :
– Et c’est maintenant que tu me le dis ?!
Suzanne sourit. L’espièglerie est revenue dans ses yeux. Elle hausse une épaule amusée et entame, à son rythme, la descente par l’escalier.
Décidément, cette histoire est loin d’être terminée !
Mme C. voulait que je l’écrive mais j’attends toujours qu’elle me la dicte. J’espère que ma grammaire et mon orthographe seront à la hauteur de ses exigences. En attendant, j’ai beau prendre des notes pour ne rien oublier, elle n’est pas encore écrite, l’histoire du Bruit de la colonne 8 !

