Julia possédait cette curieuse capacité à projeter son esprit hors de son corps. Ce don était apparu sans prévenir, un jour où elle courait aux côtés de Milan dans la plaine. L’herbe n’avait pas encore complètement grillé à cette époque, et quelques touches vertes venaient égayer la triste omniprésence du marron terreux.
Julia voulait prouver à Milan qu’une fille pouvait courir plus vite qu’un garçon. Alors ils avaient décidé de faire la course depuis le Bois d’Arc jusqu’au village.
Les deux enfants s’étaient élancés aussi vite qu’ils le pouvaient sur la terre sèche. Quelques secondes après le départ, Julia avait trébuché et s’était senti tomber. Mais sa volonté de gagner était telle que la fillette était parvenue à se rattraper et à reprendre la course. Du moins, c’est ce qu’elle avait cru. Elle n’avait pas compris pourquoi Milan s’était arrêté et avait fait demi-tour en l’appelant et sans même la regarder. En jetant un coup d’œil derrière elle, Julia avait vu son propre corps par terre.
Milan répétait son prénom, inquiet.
Je me suis cassé le cou et je suis morte, avait-elle songé avec horreur tout en s’approchant.
Milan l’avait prise dans ses bras.
Julia voyait sa propre poitrine se soulever et se baisser à un rythme régulier. Son corps respirait encore. Elle avait fermé les yeux et poussé un soupir de soulagement. Quand elle les avait rouverts, elle était dans les bras de Milan, qui s’exclamait :
– Tu m’as fait peur ! Ça va ?!

Beaucoup de choses avaient changé depuis ce jour. Julia n’était plus une petite fille. Du haut de ses vingt ans, elle maîtrisait parfaitement ce don étrange. Plus personne ne s’inquiétait de la trouver allongée n’importe où, comme paisiblement endormie. Tout le monde savait qu’elle se réveillerait quand elle le souhaiterait.
Le temps était passé, faisant frire les dernières touches d’herbe de la plaine. Et l’aestus pulmonis, le feu des poumons, avait emporté Milan.

Ce sont les deux premiers paragraphes de Terre d’un jour.

Couverture du livre "La route hors du monde - Partie 3 : au bout du chemin" - Charlie Clé

Après plusieurs années sans me préoccuper de mes livres, et même sans écrire (de romans), nous y sommes : Terre d’un jour est paru ce mois de mai 2025. Au bout du chemin était sorti en 2020. On est loin des auteurs qui publient annuellement, mais on fait au mieux.

Pour la petite histoire, Terre d’un jour était censé être une nouvelle. Je n’avais jamais expérimenté l’écriture de récits courts, et il me semblait que l’idée de départ (le premier chapitre) pouvait s’y prêter. Je me suis donc essayée à cet exercice.
Ce fut un échec. Bien que court, le texte rempli quand même environ 230 pages d’un format poche.
Autre nouveauté : écrire un « one-shot ». Un seul tome. Pas de trilogie, pas de préquel, juste un petit roman isolé. Cette fois-ci, l’exercice a été une réussite. La fin est ce qu’elle est (on l’appréciera ou pas) mais il s’agit bien d’une fin.

Sur fond de fantastique, « Terre d’un jour » aborde surtout un sujet qui me tient à cœur depuis quelques années : l’histoire familiale, ce que les générations précédentes nous transmettent et que nous transmettrons aux suivantes. Comment se raconte cette histoire qui traverse le temps et dépasse les gens ?

Couverture du livre "Terre d'un jour" - Charlie Clé

Je crois que c’est quand ma mère a pris sa retraite qu’elle a commencé à réaliser notre arbre généalogique, très vite rejointe par une de mes cousines. Je ne me suis pas prise au jeu de cette recherche, en revanche j’ai adoré (et adore encore) les entendre l’une et l’autre parler de leurs avancées, des difficultés à retrouver la trace d’un ancêtre, des interrogations que ce minutieux travail peut susciter. J’adore les entendre raconter ces personnes que je ne connais pas, ces noms sur lesquels je ne mets pas de visage, mais sans qui je ne serais pas là. Il y a 1 170 personnes identifiées dans notre arbre et la branche la plus longue remonte au 15ème siècle. Alors je confonds les prénoms, les générations, les liens de filiation, mais ce n’est pas grave. Peut-être cette impression transparait-elle dans « Terre d’un jour » et la difficulté à se retrouver dans cette « histoire qui doit être transmise ». Les discussions avec ma mère et ma cousine n’y sont peut-être pas étrangères !

C’est pour cette raison qu’il leur est dédié, à elles et à tout mon Arbre.

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